Rendez-vous avec… Gérard Barnes, acheteur chez Berkmann Wine Cellars (Royaume-Uni) : « L’une des idées véhiculées par le Brexit est d’ajuster les taxes au degré alcoolique des vins, ce qui sera favorable pour l’industrie bourgeonnante du vin anglais »
Gérard Barnes entame sa carrière dans le vin il y a une trentaine d’années à Londres chez Oddbins, chaîne de cavistes qui révolutionne alors la distribution de vin au Royaume-Uni. Il occupe par la suite le poste d’acheteur vin au sein de diverses structures majeures avant de rejoindre Berkmann Wine Cellars, 5e plus large importateur de vin au Royaume-Uni, il y a six ans. La compagnie familiale fondée en 1964 par Joseph Berkmann, restaurateur autrichien, s’oriente uniquement sur le vin à compter de 1970 et base son identité sur sa capacité à développer des relations de long terme avec de prestigieux domaines familiaux, dont une majorité demeure à son portfolio (Georges Duboeuf, Antinori…). Berkmann Wine Cellars compte 150 salariés et un catalogue riche de plusieurs milliers de références destinées à 70 % au C.H.R. . Gérard Barnes fait partie d’une équipe de 4 acheteurs qui déguste des dizaines de milliers de vins chaque année, à la recherche des flacons qui pourraient séduire le marché anglais.
Gabrielle Vizzavona. : Il y a une question qui est sur toutes les lèvres aujourd’hui et qui ne semble pas encore trouver de réponse précise : comment le Brexit va-t-il impacter le marché du vin au Royaume-Uni ?
Gérard Barnes. : Le Brexit est sans doute la décision la plus catastrophique qu’un pays ait pu prendre ! Cela va nous coûter cher et commence déjà à avoir un impact. Certes, les grandes entreprises d’import comme la mienne vont s’en sortir, mais les plus petits acteurs vont sans doute être poussés hors du marché, car beaucoup ne pourront pas assumer la forte hausse de charges que cela engendre. Cela aura pour conséquence d’impacter les domaines partenaires de ces petites structures, et, plus généralement, de limiter la diversité de l’offre disponible chez nous. J’espère que Londres restera malgré tout la cité internationale et vibrante et l’un des marchés mondiaux leader comme elle l’est depuis trente ans, même si le Royaume-Uni y a beaucoup perdu en crédibilité.
G.V. : Quand connaîtrons-nous pleinement les conséquences du Brexit ?
G.B. : Nous ne voyons que le sommet de l’iceberg pour le moment, mais celui-ci va se dévoiler petit à petit. Les changements prévus n’ont pas encore été appliqués et à priori ils ne le seront pas avant 2023. Cela va prendre au moins un à deux ans pour que les choses s’installent et que nous envisagions quels accords nous pourrons fixer avec l’Europe et le reste du monde. Il demeure pas mal d’inconnues et il est difficile d’isoler les conséquences du Brexit de celles des crises du Covid et de l’approvisionnement.
G.V. : Quel sera l’impact sur les taxes pratiquées par le Royaume-Uni ?
G.B. : En théorie — c’est du moins ce que nous ont vendu les politiciens quant à la sortie de l’Union européenne —, nous pourrions réduire nos taxes par rapport à celles de l’Union Européenne et notamment baisser la TVA. Mais ce n’est qu’une illusion. De la même façon, nous pensions faire des économies sur les droits de douane, mais celles-ci, dont les baisses sont faibles, vont être complètement absorbées par la hausse de coûts de transport. Les échanges seront donc comparativement plus aisés avec nos proches voisins qu’avec les pays du Nouveau Monde.
G.V. : Y a-t-il une volonté de l’État de favoriser la viticulture anglaise ?
G.B. : L’idée est d’ajuster les taxes en fonction du degré alcoolique des vins, ce qui je pense est une décision assez protectionniste. En plus de notre production de vins pétillants déjà bien installée, nous avons une industrie du vin anglais bourgeonnante qui sera encouragée si nous taxons ainsi, car nos vins sont toujours en dessous de 14 % (à cause de notre climat), ce qui est plus rarement le cas des autres pays producteurs. Nous avons aussi fait un bond qualitatif majeur. Pour la première fois l’année passée j’ai goûté un chardonnay anglais, dans le style d’un Chablis, que j’ai beaucoup apprécié ! De la même façon, nous commençons à inclure du pinot noir Anglais à notre catalogue.
G.V. : Les Anglais seront-ils prêts à mettre plus d’argent dans une bouteille de vin ?
G.B. : Toute blague à part, ils vont y être contraints dans les mois à venir, car nous faisons face à une montée des prix telle que j’en ai rarement observé dans ma carrière. La dernière fois que j’ai vu cela, c’était au début des années 90, quand un gel avait violemment touché la France. Mais cette fois-ci, c’est mondial.
G.V. : Quels sont les facteurs de cette hausse de prix ?
G.B. : Il y a plusieurs facteurs combinés : l’augmentation du coût du carburant, des matières sèches, du verre, du transport. Mais aussi la hausse importante du prix du vin engendrée par la petite vendange 2021. Les aléas climatiques ont causé des baisses de production conséquentes qui poussent les prix à la hausse. Dans certains cas, des bonds tarifaires sont aussi provoqués par une forte demande, comme pour le Prosecco ces derniers mois. Les acheteurs n’apprécient pas trop ces soudaines envolées, et c’est notre métier d’essayer de faire en sorte que les prix restent raisonnables sans pour autant pénaliser nos fournisseurs. Il faut trouver un équilibre. L’inflation est une grande préoccupation. Au Royaume-Uni, elle est estimée juste en dessous de 6 %, cela fait 30 ans que nous n’avons pas constaté un tel taux…
G.V. : Quelles grandes tendances observez-vous en ce moment sur le marché anglo-saxon ?
G.B. : La moitié du marché du Royaume-Uni tient au sauvignon blanc de Nouvelle-Zélande et au malbec argentin. Le Prosseco, le Picpoul de Pinet et le Gavi sont aussi très populaires.
Au-delà de ces catégories dominantes, il y a plusieurs tendances. En grande distribution, il y a un mouvement en faveur de cépages indigènes moins connus du sud de l’Italie, de France ou d’Espagne. Sur le marché CHR, on observe une tendance pour les vins de la méditerranée de l’est, qui étaient encore dans l’ombre ces 20 dernières années, comme les vins de Grèce, de Turquie, du Liban ou de Géorgie. L’autre mode qui s’est installée il y a quelques années est celle des vins peu interventionnistes et nature, même si elle semble moins importante qu’à Paris. Il y a des vins fantastiques, parmi les meilleurs au monde, qui prônent le non-interventionnisme, sans devenir fondamentalistes pour autant et en se réservant la liberté d’agir en cas de problème. Néanmoins, je suis préoccupé par cette tendance qui implique d’être nature à tout prix, quitte à mettre sur le marché des vins qui présentent des défauts. Il y a trop de vins naturels décevants qui s’en sortent parce que c’est la tendance. Le risque est que le consommateur qui s’éduque au vin, s’il n’aime pas celui servi par un prescripteur qui lui explique que ce goût-là est le bon, s’en détourne en faveur des cocktails ou de la bière. Le vin n’a jamais autant été en compétition avec d’autres boissons. Le problème est que, sans le soufre pour révéler l’expression d’un cépage sur un terroir donné, les vins nature finissent par tous avoir le même goût…
