
Œnologue français, Jean-Yves Lingner est installé depuis 15 ans en Norvège, où il travaille pour la filière norvégienne de la société familiale d’origine Danoise Robert Prizelius, créée il y a près de cent ans, responsable de la vente de 4 millions de litres en Norvège, une moitié de vins et l’autre de spiritueux, dont 90 % sont vendus au monopole d’État par le biais de licences d’importation et 10 % en direct à la restauration. L’homme revient sur les labels de certifications, qui ne se valent pas tous même s’ils gagnent de l’importance en Norvège.
Gabrielle Vizzavona : Quelles sont les tendances de consommation de vin en Norvège ?
Jean-Yves Lingner : Les gens boivent assez peu en semaine, mais se font plaisir le week-end. Cela dit, la consommation de vin augmente au détriment de la bière et des spiritueux. Le prix moyen d’une bouteille tourne autour de 15 euros, car les taxes sont très élevées en Norvège. Une bouteille qui part à 5 euros arrive chez nous à 15 euros. Mais ces taxes, partiellement fixes et liées au volume d’alcool, sont dégressives sur les bouteilles plus coûteuses. Ici, il est plus intéressant d’acheter une bonne bouteille qu’une bouteille bon marché ! En revanche, les consommateurs ne regardent pas trop les millésimes. Il y a une grosse mode du pinot noir et du crémant de Bourgogne, avec des vins faciles à déguster aussi quand ils sont jeunes. Chaque année, en février, a lieu le lancement du nouveau millésime Bourguignon (ce sera le 2019 cette année). C’est un gros événement. Les amateurs font la queue pendant parfois une semaine, dormant sous une tente, pour mettre la main sur des vins rares, proposés ce jour-là par les importateurs qui disposent d’allocations. Certains ressortent avec plusieurs dizaines de milliers d’euros d’achats. Le niveau de vie est élevé ici, les gens n’ont pas peur d’y mettre le prix.
G.V. : Qu’en est-il des contenants et des packagings ?
JY.L. : Dans les pays scandinaves — la Norvège ne fait pas exception — le contenant dominant est le bag in box (60 % du marché). Le consommateur a des attentes de plus en plus importantes sur les matériaux recyclés, au poids plus léger et qui limitent l’empreinte carbone. La demande est forte sur les PET (plastiques recyclés) tout comme sur les poches de vin, qui ont beaucoup progressé.
G.V. : Les labels environnementaux sont-ils recherchés ?
JY.L. : C’est une volonté du vin monopole d’État de faire entrer sur le marché norvégien des produits qui sont dans une démarche environnementale. Alors, depuis plus d’un an, le « Vinmonopolet » a intensifié ses appels d’offres sur les vins certifiés bio, tout comme sur les vins labélisés HVE. C’est dans l’air du temps, tout le monde en parle, même si le consommateur norvégien n’y est pas forcément encore très sensible. Contrairement à la Suède, les consommateurs norvégiens ne vont pas acheter une bouteille juste parce qu’elle est bio. Si le vin est bio, c’est bien, mais il faut avant tout qu’il soit bon !
G.V. : Le label HVE a-t-il autant de valeur que le bio pour le consommateur norvégien ?
JY.L. : Le label HVE n’est pas encore connu, moins que le bio. Ils représentent respectivement 5 % et 15 % de l’offre, ce qui est encore faible. Le problème de la démarche HVE, c’est que les critères qui ne sont pas très bien établis. C’est assez facile d’obtenir la certification HVE par rapport à la certification bio. La quantité d’intrants y est par exemple rapportée au chiffre d’affaires, sans discrimination du corps de métier agricole. Ce critère phyto ne tient pas pour la viticulture, où nous avons des produits à forte valeur ajoutée. Cela rend les seuils très faciles à atteindre et permet à un grand nombre d’entrer dans les critères de la certification. En 2020 le nombre de producteurs HVE a doublé, mais pour avoir de la valeur et une vraie plus-value environnementale, il faudrait à ce label un cahier des charges bien plus drastique, et dédié au vin.
G.V. : Plus généralement, comment les certifications pourraient-elles progresser ?
JY.L. : Il faudrait une certification liée à la gestion de l’eau, très utilisée dans la production de vin. Pour faire une bouteille de vin, il faut 10 litres d’eau. L’eau devient un problème, et cela devrait devenir un critère de sélection important qui manque d’encadrement. On ne peut pas couper les quantités d’eau utilisées pour des raisons sanitaires, mais mieux gérer cette ressource, en implémenter des systèmes de filtration, de réutilisation de l’eau en circuit fermé. Il y a des choses à faire. Les critères liés à la responsabilité sociale devraient aussi être plus valorisés. Cela se fait beaucoup dans les pays du Nouveau Monde (et le monopole demande ces certifications) mais moins en Europe. La nouvelle génération est très sensible à l’environnement, au tri, à l’aspect social, cela sera rapidement pris en considération dans la sélection d’un vin.

RENDEZ-VOUS AVEC… Jean-Yves Lingner, directeur du vin de l’importateur norvégien Robert Prizelius, « Le nombre de producteurs certifiés HVE a doublé, mais pour avoir de la valeur, il faudrait à ce label un cahier des charges bien plus drastique et adapté au vin »