SYMPOSIUM « ACT FOR CHANGE »
DUO : « LA GÉOPOLITIQUE, LE VIN & LES SPIRITUEUX »
(Vidéo uniquement en anglais)
INTRODUCTION
Les 20 et 21 juin 2022, professionnels et experts internationaux se sont réunis à La Cité du Vin à Bordeaux pour la deuxième édition du Symposium « Act for Change ». Deux jours de débats pour décrypter les grandes évolutions et les impacts sur la production et la distribution des vins et spiritueux à l’horizon 2030. L’occasion de se retrouver pour échanger et pour mieux se préparer, ensemble, aux enjeux qui attendent le monde du vin dans les prochaines années.
Crise sanitaire du Covid-19, guerre en Ukraine et inflation… Les différents marchés des vins et des spiritueux évoluent en eaux troubles. Interrogé sur les conséquences de ces différentes crises pour l’Europe, Thomas Gomart, directeur de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI), observe que notre monde est entré dans une nouvelle ère où la Russie et la Chine auraient des intérêts communs à défendre face à l’Occident. Christophe Navarre, le président de Conseil d’administration de Vinexposium à lui, insisté sur l’importance d’avoir une marque forte pour continuer d’exister sur les marchés qui seront à l’avenir, dit-il, plus concurrentiels, eu égard des crises à venir.
INTERVENANTS
Ce débat était animé par Rupert Joy, consultant international et spécialisé dans le vin. Autour de la table se trouvaient Thomas Gomart, le directeur de l’Institut Français des Relations Internationales et Christophe Navarre, le président du Conseil d’administration, Vinexposium.
THÉMATIQUE : LA GÉOPOLITIQUE, LE VIN & LES SPIRITUEUX
GUERRE EN UKRAINE, INFLATION ET NOUVEAUX ENJEUX GÉOPOLITIQUES… RAPPEL DES DÉFIS À VENIR
Il y a une dégradation de l’environnement qui s’accompagne d’une grande perte de la diversité et une forte pollution. Les sociétés et les politiques doivent prendre en compte ces facteurs climatiques. Aussi, les pays misent à nouveau sur les technologies, avec cette idée selon laquelle ces investissements pourraient être une solution au réchauffement climatique. Ensuite, - et c’est d’ailleurs l’objet des travaux au sein de l’Institut Français des Relations Internationales -, nous devons continuer de suivre de près l’évolution de stock des énergies fossiles et les conséquences de sa diminution. Enfin, il est indispensable de comprendre l’importance de la géopolitique des données. Elles sont illimitées et elles sont tangibles.
Concernant les conséquences de l’invasion russe en Ukraine, ce qui est en jeu, c’est le contrôle du capitalisme mondial. Il y a maintenant deux blocs assez distincts qui se dégagent. D’un côté, la zone américaine avec l’occident et l’Europe, et de l’autre côté, une zone d’influence chinoise, avec la Russie. Je pense que nous continuons de sous-estimer les conséquences profondes de cette guerre, qui a d’ailleurs commencé en 2014 avec l’annexion de la Crimée par la Russie. Ce qu’il y a de nouveau ici, outre la grande souffrance du peuple ukrainien, c’est l’ampleur des sanctions structurelles et économiques que l’Europe et la Russe s’infligent mutuellement -lesquelles pourraient nous faire entrer en récession.
L'Europe a perdu un avantage concurrentiel énorme, celui d’être un continent en paix. Nous entrons dans une nouvelle ère des relations transatlantiques. Il y a un nouvel OTAN (Organisation du traité de l'Atlantique nord), avec l’entrée dans ce traité de la Suède et la Finlande. La suprématie du dollar dans les échanges se fait de plus en plus forte, couplée avec la recherche de nouveaux approvisionnements en gaz, venus du sud de l’Europe ou des États-Unis.
Beaucoup, jusque-là, se refusaient à aborder l’épineuse question de la géographie des pays. Mais c’est un point essentiel. Beaucoup dans les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et les pays de l’Organisation de coopération de Shanghai (2001) ont continué, malgré cette guerre, à commercer entre eux. Les États du Golfe et d’Amérique latine aussi n’ont jamais arrêté de commercer avec le monde entier.
Pour les investisseurs et les sociétés, il me semble majeur d’être au courant des enjeux géopolitiques. Se pose alors, le rôle des marques à prendre position dans un conflit, comme cela a été beaucoup le cas. Est-ce vraiment leur rôle ? Enfin, il faut réfléchir à cette convergence entre le réchauffement climatique et les technologies à l’heure où le marché devient très concurrentiel.
(Thomas Gomart, Directeur de l’Institut Français des Relations Internationales)
Ce n’est pas la première fois que nous traversons des crises : il y a eu le premier choc pétrolier en 1973, et le second en 1979. Nous avons aussi surmonté la crise des devises en Asie, le traumatisme du 11 septembre, la crise des subprimes en 2008. En Europe, il y a aussi eu la guerre en Yougoslavie, ce n’est pas si loin dans le temps. Ce qui change aujourd’hui, c’est la multiplication des eaux troubles. La guerre, le manque de leadership, la montée des nationalismes, le défi climatique, le flou est partout.
Dans le business, et plus spécifiquement dans le secteur des vins et spiritueux, nous devons saisir les opportunités qui s’offrent à nous. Les personnes qui ont la chance d’avoir des marques fortes, qui travaillent bien et sont dotées de bonnes stratégies, devraient passer les crises. Il faut bien affecter les ressources humaines et remarquer les chances de développer son commerce.
Enfin, il faut aborder, comme Thomas Gomart l’a fait, cette question russe. Pourquoi les politiques interfèrent-ils à notre niveau, au niveau des affaires ? C’est un risque que les politiciens prennent. Il ne faut pas sous-estimer le nombre de personnes qui travaillent encore en Russie. Certes, si les affaires ne s’intéressent pas à la politique, la politique va s’intéresser aux affaires. L’exemple de la Chine est très simple. J’ai passé 20 ans là-bas et j’ai compris qu’il fallait jouer le jeu des pays, accepter leurs règles pour que le gouvernement ne s’en mêle pas. Il faut aussi insister sur l’importance de la protection des marques. Nous avons dépensé des millions pour protéger les appellations, ce que nous vendions, c’est important de continuer de le faire.
(Christophe Navarre, président du Conseil d’Administration, Vinexposium)
COMMENT S’ADAPTER AUX CRISES, QUELLES LEÇONS EN TIRER ?
L’une des promesses de la mondialisation avec l’intensification des échanges, c’était de sortir de la pauvreté beaucoup de personnes. C’était un moyen de voir émerger des classes moyennes partout dans le monde. 1,2 milliard de personnes ont été extraites de la pauvreté. Mais avec la pandémie une partie de ce groupe est retourné à son état initial. L’argument principal a été affaibli.
Maintenant, nous faisons face à un retour du libéralisme politique. Quand on traite avec la Chine, on parle en fait, avec le Parti communiste chinois. À un système où il y a une fusion des pouvoirs, entre la politique et les différentes grandes industries. C’est à peu de chose près la même chose en Russie. La question est : doit-on continuer d’entretenir des relations commerciales avec la Chine, à l’heure où cette dernière s’est rapprochée de la Russie ? Ou devons-nous plutôt commercer avec les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) ?
(Thomas Gomart, Directeur de l’Institut Français des Relations Internationales)
Il y a un véritable problème d’exportation aujourd’hui à cause du prix des transports. L’un des enjeux majeurs auquel les sociétés dans le domaine du vin doivent faire face, c’est l’inflation. C’est sur ce point précis que les politiciens doivent agir. On pourrait évidemment augmenter les prix. Mais cette vision de court terme n’est pas judicieuse. Ce qu’il faut, c’est avoir une marque forte et renforcer, encore et encore, son image. Certaines entreprises vont subir de plein fouet l’ensemble des crises énumérées précédemment à l’heure de l’inflation. Pour ce qui est des grands vins, je ne m’inquiète pas beaucoup, il y a aura toujours un marché haut de gamme. En revanche, pour les vins d’entrée et de moyenne de gamme, difficile de dire si la récession à venir va les plonger dans une crise.
(Christophe Navarre, président du Conseil d’Administration, Vinexposium)
L’ÉVIDENCE DE TROUVER DES SOLUTIONS FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE, QUELLES OPPORTUNITÉS ?
Le défi du changement climatique est une belle opportunité qui s’offre à nous. Changer nos emballages est un devoir, je le pense sincèrement. La jeune génération est très sensible à ces changements, et c’est elle qui pousse toute l’industrie dans ce sens. Nous devons aller un peu plus vite. Hier soir, j’étais dans une parcelle de vignes, en l’espace de trente minutes la récolte fut anéantie. L’impact du dérèglement climatique dans nos cultures va être énorme. C’est donc une mission prioritaire pour les sociétés. Nous n’avons plus le choix. Les emballages lourds tuent l’environnement et les leaders doivent agir en conséquence.
(Christophe Navarre, président du Conseil d’Administration, Vinexposium)
Il faut trouver le bon équilibre, entre le défi climatique et les réponses urgentes que les crises nous imposent. L’Allemagne va reprendre son activité liée au charbon à cause de la coupure du gaz russe, c’est très intéressant. Malgré l’objectif de décarboner les industries, les guerres nous poussent vers toujours plus de pollutions. J’ajouterai que la Chine et les États-Unis représentent à eux deux 40% du PIB (Produit Intérieur Brut) mondial et 40% des émissions de gaz à effet de serre. Je ne dis pas qu’il faut tout arrêter et se déplacer à vélo, mais tous les pays doivent s’engager sur le climat. Certes, Joe Biden a réintégré les accords de Paris sur le climat. Mais respectons-nous les accords ? Nous en sommes bien loin.
Les entreprises et les jeunes ont été habitués au « just-in-time », au juste à temps. Au fait que tous les produits arrivent rapidement grâce à une chaîne logistique soutenue et performante. Même si je pense que ces chaînes vont continuer dans certains secteurs, il faut interroger le domaine du vin et des spiritueux, cela est-il viable à l’avenir ?
(Thomas Gomart, Directeur de l’Institut Français des Relations Internationales)
Pour le juste à temps, on parle dans les faits de comment gérer le temps, son stock, mais ces mécanismes ne fonctionnent plus avec la crise sanitaire. Je suis d’accord sur le principe : il faut changer le modèle, et je crois toujours à la mondialisation. Quels seront les besoins de la Chine et des États-Unis lorsqu’on voit le perfectionnement de leurs vins ? Voudraient-ils toujours importer nos bouteilles, alors que leurs vins correspondent à leurs goûts ?
Le marché ne se « démondialise » pas. Je dirais que les acteurs du marché ont, en fait, un comportement pragmatique. Pourquoi payer plus cher un vin de moins bonne qualité ? Il me semble important, donc, que nos vins restent compétitifs ou alors, que les dirigeants flairent les futures opportunités. Quel sera le prochain Eldorado ? Le Japon l’était pour le cognac, puis le whisky. La Chine était un eldorado, mais qui n’est pas encore arrivé à maturité. L’Afrique est un continent sur lequel il me semble judicieux de se pencher, surtout pour les spiritueux. Nous avons beaucoup œuvré au Nigeria, où la croissance forte du pays a favorisé l’émergence d’une classe moyenne. Je reste optimiste, la jeune génération nous pousse aux changements, à être créatifs. Je souhaite une évolution du capitalisme, de l’économie et non une révolution.
(Christophe Navarre, président du Conseil d’Administration, Vinexposium)
A propos de Vinexposium
Vinexposium est née de l’union de Vinexpo et du pôle vin de Comexposium et devient ainsi le premier organisateur mondial dédié aux vins et spiritueux avec un portefeuille d’événements emblématiques et reconnus et une offre digitale disponible 365 jours par an.